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Solitude choisie vs solitude subie : apprendre à être seul(e)

Emotions, pensées & Monde intérieur

Être seul(e) et se sentir seul(e) ne sont pas la même chose. On peut être entouré(e) et profondément seul(e). On peut être seul(e) et se sentir pleinement en contact avec soi-même. La différence n'est pas dans les circonstances, elle est dans le rapport qu'on entretient avec soi-même.

Par Margaux Jarrige | le 09.09.2026 |
10 min de lecture

La solitude est l'un des sujets les plus tabous de notre époque, paradoxalement, alors que nous sommes plus connectés que jamais. On en parle peu, on la cache souvent, et on la confond régulièrement avec un symptôme à traiter plutôt qu'avec une expérience à comprendre. Cet article propose de faire la différence entre la solitude choisie (ressource précieuse) et la solitude subie (signal à écouter). Et d'explorer ce qui permet de transformer progressivement l'une en l'autre. 

Dans notre culture de connectivité permanente, être seul(e) est souvent perçu comme un problème. Un signe que quelque-chose ne va pas. Que personne ne nous veut. Que nous avons échoué quelque part. 

Cette perception est à la fois très répandue et profondément inéxacte. La solitude, au sens de la capacité à être seul(e) avec soi-même, est en réalité une compétence psychique fondamentale. Et comme beaucoup de compétences, elle se développe. Ou elle ne se développe pas, selon l'histoire qu'on a traversée. 

1. Solitude choisie vs solitude subie : Deux solitudes très différentes 

Le psychanalyste Donald Winnicott a écrit, en 1958, un texte fondateur intitulé "La capacité d'être seul". Il y propose une idée contre-intuitive : la capacité à être seul(e) se développe en présence de quelqu'un d'autre. L'enfant qui peut jouer seul dans la même pièce que sa mère, en sachant qu'elle est là, sans avoir besoin qu'elle intervienne, développe progressivement la capacité à intérioriser cette présence sécurisante. Et à être seul(e) sans se sentir abandonné(e). 

Cette distinction est essentielle pour comprendre les deux formes de solitude : 

La solitude choisie : 

C'est un espace qu'on s'accorde volontairement, pour se retrouver, penser, créer, se reposer, simplement exister sans avoir à répondre aux attentes de l'autre. Elle est associé à un sentiment de plénitude ou de calme. Elle n'est pas vécue comme une punition ou un manque. 

La solitude subie : 

C'est un état qu'on ne choisit pas, ou qu'on choisit par défaut, faute de mieux. Elle s'accompagne d'un sentiment de vide, d'abandon, d'inutilité. Elle peut s'installer même en présence d'autres personnes, dans une relation, dans un groupe, dans une famille. C'est ce qu'on appelle la solitude émotionnelle : ne pas se sentir vraiment vu, compris, relié.

La solitude subie n'est pas un état objectif. C'est l'expérience d'un manque de lien, avec les autres, et souvent, avec soi-même. 

2. Pourquoi certaines personnes supportent mal d'être seules ?

Femme au regard perdu dans un espace intérieur, illustrant l'inconfort de la solitude subie et le sentiment de vide qui survient quand on ne supporte pas d'être seul(e) avec soi-même.

Le lien avec l'attachement : 

Pour les personnes avec un style d'attachement anxieux, comme nous l'avons vu dans l'article sur les relations toxiques, être seul(e) active souvent une peur profonde : celle d'être abandonné(e), d'être fondamentalement non-aimable, de ne pas avoir de valeur en dehors du regard de l'autre. Cette peur n'est pas consciente, elle se manifeste par une agitation intérieure dès que le lien se relâche.

Le vide comme signal : 

Pour d'autres personnes, la solitude est insupportable non pas à cause d'une peur de l'abandon, mais parce qu'elle met face à un vide intérieur difficile à habiter. Un vide qui peut être lié à un manque de contact avec soi-même, avec ses besoins, ses désirs, ses émotions. Quand on n'a pas l'habitude d'être en contact avec son propre monde intérieur, le silence peut devenir anxiogène. 

La fatigue émotionnelle et la fuite vers le bruit : 

Paradoxalement, beaucoup de personnes épuisées émotionnellement fuient la solitude, parce qu'elle confronte à ce qu'on n'a pas envie de regarder. Le téléphone, les réseaux, les plans incéssants : autant de façons de ne pas rester seul(e) avec ses pensées. Mais cette fuite coûte cher en énergie, et maintient une forme d'épuisement chronique. 

3. La solitude et l'identité : qui suis-je quand personne ne me regarde ?

La solitude pose une question fondamentale : qui suis-je quand personne ne me regarde ? Quand il n'y a pas de rôle à jouer, pas d'attentes à satisfaire, pas de regard extérieur pour me définir ? 

Pour les personnes dont l'identité s'est construite principalement à travers les autres, à travers le regard, l'approbation, les rôles relationnels, cette question peut être vertigineuse. Sans l'autre, il n'y a plus de miroir. Et si on ne sait pas encore bien qui on est sans miroir, la solitude peut être déstabilisante. 

C'est en ce sens que la capacité à être seul(e) est intimement liée aut travail de l'identité. Plus on se connait, plus on a un rapport stable à soi-même, moins la solitude est menaçante. Et plus elle devient, progressivement, un espace de ressourcement plutôt que de vide. 

Femme seule dans un espace intime et lumineux en train d'écrire ou de lire, illustrant la capacité à habiter son espace intérieur avec calme — la solitude comme ressource.
Femme seule dans un espace naturel calme dans une posture détendue, illustrant la solitude choisie comme espace de ressourcement et de retour à soi — thérapie par la marche.

4. Apprendre à être seul(e) : un chemin progressif 

Distinguer solitude et isolement :

La solitude choisie n'est pas l'isolement. L'isolement est une coupure des liens, souvent défensive, souvent douloureuse. La solitude choisie est un espace qu'on s'accorde tout en restant. en lien avec le monde. La différence est dans l'intention et dans la qualité intérieure de l'expérience. 

Commencer par des courts moments de solitude consciente : 

Pour les personnes qui supportent mal d'être seules, l'enjeu n'est pas de passer des heures en solitude du jour au lendemain. C'est de commencer par de courts moments, cinq minutes le matin sans téléphone, une promenade seul(e), un café sans distraction, et d'observer ce qui se passe intérieurement. Quelle pensée arrive ? Quelle émotion monte ? Quelle sensation dans le corps ?

Développer une relation saine avec soi-même : 

La solitude devient supportable, voire précieuse, quand on a développé une relation à soi-même. Savoir ce qu'on pense, ce qu'on ressent, ce qui nous nourrit. Avoir une vie intérieure qui n'existe pas seulement en réaction aux autres. C'est le travail central de l'identité, et il se nourrit de solitude, progressivement. L'autocompassion jout un rôle clé dans le développement d'une relation à soi-même. 

Utiliser le corps comme ancre : 

Dans les moments de solitude difficile; le corps peut être un ancrage. Marcher, respirer consciemment, sentir le contact des pieds avec le sol, le langage somatique est une porte d'entrée vers soi qui ne passe pas par les pensées. Et quand les pensées sont anxieuses, le corps peut ramener au présent. 

Apprendre à être seul(e) avec soi-même, c'est apprendre à habiter sa propre présence. C'est peut-être l'une des choses les plus profondes qu'on puisse faire pour soi. 

FAQ - Questions Fréquentes :

Est-ce normal de ne pas supporter d'être seul(e) ? 

Oui, et c'est très courant. La capacité à être seul(e) se développe, elle n'est pas innée. Si l'environnement précoce ne l'a pas cultivée, si les liens d'attachement ont été instables, ou si l'identité s'est construite principalement à travers les autres, la solitude peut être difficile à vivre. Ce n'est pas une anomalie, c'est une histoire. 

Comment faire la différence entre solitude saine et isolement préoccupant ? 

La solitude saine ressource. Elle est choisie, limitée dans le temps, et coexiste avec des liens relationnels maintenus. L'isolement préoccupant s'installe progressivement, s'accompagne d'un sentiment de vide ou de dépression, et tend à couper des liens plutôt qu'à les préserver. Si l'isolement dure et s'aggrave, un accompagnement professionnel est conseillé. 

Y a-t-il un lien entre solitude et dépression ? 

Oui, le lien est documenté dans de nombreuses études. La solitude subie, notamment l'isolement émotionnell, est un facteur de risque significatif pour la dépression. À l'inverse, cultiver des liens de qualité et développer la capacité à être seul(e) de façon choisie sont des facteurs protecteurs. Si vous ressentez des symptômes dépressifs, consultez un professionnel. 

La thérapie par la marche peut-elle aider dans ce travail ? 

Oui, et de façon très directe. Marcher dans un espace naturel, souvent en silence partiel, permet d'expérimenter une forme de solitude accompagnée, ni totalement seul(e), ni dans l'interaction sociale habituelle. Beaucoup de personnes trouvent que c'est un espace intermédiaire précieux pour apprendre à être avec soi-même. 

Conclusion : apprendre à être seul(e) : un travail qui se fait rarement seul(e)

Paradoxalement, développer la capacité à être seul(e) passe souvent par un espace relationnel sécurisé, celui de la thérapie. Un espace où l'on peut explorer ce que la solitude active, ce qu'elle révèle, et comment construire progressivement un rapport à soi-même qui n'a pas besoin d'être constamment nourri par l'extérieur. 

Je suis disponible en cabinet, en thérapie par la marche (espace de solitude accompagnée, très adapté à ce travail) ou en téléconsultation. 

Bibliographie :

Bowlby, J.(1973). Attachment and Loss, Vol.2 : Separation.

Cacioppo, J.T., & Patrick, W.(2008). Loneliness: Human Nature and the Need for Social Connection.

Storr, A.(1988). Solitude: A Return to the self.

Tillich, P.(1963). The Eternal Now.

Winnicott, D.W.(1958). The Capacity to be alone.